lundi 23 mai 2011

EN ROUTE POUR LES MARQUISES, Puerto Ayora, Galapagos le 23 mai 2011.

“On peut laver sa robe mais pas sa conscience”  (Proverbe Persan)
P1010257  Sculpture réaliste, et ode à la faune des Galápagos !
Lundi 23 mai 2011
Le départ, prévu pour lundi 23 mai, se fignole dès le samedi 21. Le Capitaine aimerait bien compléter au maximum la réserve de gas-oil, mieux vaut en avoir trop que pas assez. Oui, mais … L’administration Equatorienne-vampire impose – pour les bateaux de passage uniquement– un cinéma digne de la Russie Soviétique. Un, demander une autorisation d’achat à la Capitainerie. Deux, récupérer le formulaire signé et dûment tamponné (en échange de 30$ bien sûr) le lendemain. Trois, louer un taxi (8$) pour se rendre à  l’unique station service avec les bidons. Remplir les bidons. Ah, vu qu’on n’a pas toujours 36 bidons pour transférer le carburant: trois bis, louer les bidons avant ! Quatre, appeler un taxi aquatique pour ramener le tout au bateau. Cinq, les hisser sur le pont. Six, remplir les cuves. Sept, ramener les bidons avec un taxi … Bon, pourquoi pas... Ah, et le prix ? Et bien pour les touristes, c’est 5$ le gallon de gas-oil, plus 30$ “d’autorisation d’achat”, plus 8$ de taxi , plus… etc. Et pour les habitants des Galápagos ? C’est 1$ le gallon. D’où une propension compréhensible de la part des Galapagenos (et des navigateurs) a utiliser ce que je n’appellerai même pas un “marché noir” mais une œuvre de salut public: comment ne plus se laisser plumer par une administration qui ne pense qu’à saigner les touristes (et, désolée de devoir l’écrire, mais se fiche pas mal de la conservation du lieu unique que sont les Galápagos, l’objectif étant de choisir ce qui rapporte le plus, le plus vite, en faisant un minimum pour que l’archipel ne soit pas détruit trop vite, ce qui aurait pour conséquence un engloutissement d’une source de revenus substantielle mais non allouée aux habitants des iles). Recommandation expresse de l’agent (qui s’occupe des tampons et autorisations pour acheter le carburant, aussi): ne pas répondre au chant des sirènes proposant du gas-oil à bon prix, la Navy (oui, c’est l’Equateur mais ça s’appelle la Navy) surveille de très très très prés (ben tiens…) et les amendes sont féroces. Nous jurons bien fort que non, jamais au grand jamais… Mais on sait bien que jurer c’est pas beau, et ça ne compte pas. Notre sirène va s’appeler “Pepito”. Le prénom a été changé par la rédaction par soucis de discrétion: on ne sait jamais, des fois que mon journal ait tellement de succès que même la Navy de Puerto Ayora le lise, pas question de mettre ce brave homme dans les ennuis! Avec son beau taxi aquatique jaune (ils sont tous jaunes, là, pas de soucis) il est venu avec un ami proposer ses services pour gratter les coques de Belle de Lune, le séjour dans les eaux sales du port ayant permis à de nouvelles colonies de coquillages de s’installer et les dépôts mazouteux gluants ayant bien collé le tout.  Bref, un nettoyage féroce est une nécessité absolue si on veut avancer dans le Pacifique. Tellement féroce qu’on les paiera plus que ce qu’ils ont demandé. Mais ils sont courageux et le boulot est bien fait, alors… Ils ne roulent pas sur l’or, les habitants des Galápagos, c’est le moins qu’on puisse dire (sauf les hôtels; et surtout les agences de voyage obligatoires et reconnues, donc qui doivent bien payer quelqu’un pour avoir le droit de travailler). Avec un ami, Pépito va passer des heures dans une eau fraiche à gratter nos coquillages. Il nous glisse que, si par hasard, on avait besoin de gas-oil… et pas le temps de… hum… faire les papiers… et bien, lui il nous le propose à 5$ le gallon, tout compris, livré en bidons au cata. Vu les risques qu’il court (et nous aussi, mais lui c’est sa License qui risque de sauter, avec un peu de prison à la clef, car chiper des sous à l’état, c’est quand même pire que de tuer un quidam quelconque), les 4$ qu’il va gagner par gallon ne sont pas immérités. Enfin, la loi est la loi, donc si on décide de la contourner, on sait ce qu’on fait. OK. Livraison assurée le lendemain. Ce qui est dit est fait, juste sous le nez de la Navy (Pépito n’est pas très observateur, Luké les voyait tourner depuis un moment à recenser les bateaux qui n’avaient pas payé le droit d’ancrer) et avec un bol de sueurs froides. On n’est pas fait pour ce genre de choses. C’est bête, j’aimerai bien avoir une âme de bandita.
42-ancrage et bdl2 Belle de Lune à l’ancre, devant le front de mer de Puerto Ayora.
Après le carburant (ouf!), les aliments. Plus simple, il y a un et un seul petit supermarché, mais très bien achalandé, prix très corrects bien que, parait-il bien plus cher que sur le continent Equatorien. Selon les produits, les prix sont effet très disparates. Comme d’habitude, je tombe dans les produits locaux à essayer ! Luké me dissuade en ce qui concerne les différentes sortes de haricots et de pois secs, tailles, couleurs et formes des plus pittoresques. Noms totalement inconnus. C’est fou ce qu’il peut exister comme haricots secs en Amérique du sud. Je n’en reviens pas (et non, je ne serai jamais blasée, du moins je l’espère! ). Mais le malheureux a déjà eu droit aux gros pois verts de Panama, et s’en souvient encore. Dommage. Des expériences culinaires qui auraient pu être passionnantes… Je me rabats sur le fromage local, un Queso Blanco Galapeno (pas galopin pour deux sous, un sage bien mou), il choisit un fromage Andino genre tomme. Et nous tombons en arrêt tous les deux, la patte en l’air, devant un Brie, fabriqué en Equateur, de bonne facture. Je ne résiste pas au vinaigre de banane. Et bien sûr, mon dernier paquet (quoique…) de frites de yucca pour l’apéritif. Je regonfle mon stock de quinoa (miam), de chocolat noir (en évitant les chocolats de Noël toujours en rayon) et croyant faire provision de yaourts natures, me retrouve avec des boissons au lait d’avoine. Depuis Panama, les rayons des supermarchés sont remplis de produits à base d’avoine, lait d’avoine, son d’avoine, ainsi que lin, graines de lin, Steevia, et j’en passe, et tout est enrichi en vitamines de A à Z, en Oméga 3 (4, 5 et plus), en fer surtout mais aussi en zinc, etc.. Bref, d’un côté, une nourriture à base de fritures, de sucre et de féculents, de l’autre, de quoi éradiquer sainement le cholestérol rampant et le diabète sournois  qui en résultent grâce à une dose massive de graines de lin sur les beignets. Moi, j’aime bien les graines de lin dans la salade.
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Départ à 7h, après le café. On a omis de se déclarer à l’immigration (toujours ça que l’administration n’aura pas ! GRRRRR…) en arrivant, donc on ne dit rien en partant et on file au vent. Enfin, au moteur !
J’ai une pensée émue pour mes otaries … C’est très attachant ces petites bêtes, espiègles, un tantinet profiteuses, parfois un peu agitées mais quel rêve cela a été pour moi de les côtoyer, les observer, les admirer. Je n’oublie pas non plus les tortues géantes, et Georges le Solitaire,  qui se terraient dans un recoin de mon cerveau depuis mon bac d’Anglais (Thème: “The tortoises of the Galápagos”, déjà, j’étais sur la piste!), les lézards-iguanes de Darwin (Tiens, j‘ai cherché des photos d’iguanes, et bien, ils ont cinq doigts aux pattes arrières, or, les iguanes marins en ont trois, ah ah ?). Sans oublier non plus que, familiers ou pas, ce sont des animaux sauvages, avec de bonnes dents, imprévisibles, qui sont là parce qu’ils y trouvent de l’intérêt et s’en vont quand ils n’en ont plus. La grande erreur serait de les prendre pour des “mascotas” comme disent les Equatoriens, des animaux de compagnie !
                  Merci Joséphine, Merci Léon le grognon, merci les otaries inconnues qui passaient par là …
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La journée s’étire doucement. Temps superbe, vent à l’avenant ! Et oui, ENFIN !!!! Le vent souffle dans nos voiles, la Belle s’envole à plus de 8 nœuds de moyenne, un vrai plaisir. La mer est calme. nous longeons Isabela et les ilots. Journée détente, lecture, sieste.
05-23-1Sieste
J’ai mon otarie à poils longs personnelle. Qui ne me lâche pas d’un coussinet. Au moins je sais toujours où elle est. Rassurant car dans l’après-midi, nous croisons un couple de requins, enfin, un couple d’ailerons qui passent le long du cata. En silence. Je sais, le cri du requin n’est pas très connu, mais comparé aux ébrouements joyeux des dauphins quand ils s’approchent, ces deux-là étaient un tantinet sinistres.

Mardi 24 mai 2011
Nuit agitée. L’AIS installé, personne à l’horizon, on se repose. Minuit trente. Un piou-piou furieux annonce que la trajectoire n’est plus celle prévue par l’ordinateur et que Fermin (en territoire de langue Espagnole, Firmin, petit nom de notre pilote automatique devient Fermin, prononcer bien sûr “Ferrrrrminn”) le pilote automatique râle. J’aperçois une lumière verte clignotante juste derrière nous. Un sous marin ? Un OVNI  ? C’est la même lumière que nous avions suivie des yeux pendant la traversée de Panama aux Galápagos, une nuit, et qui se trouvait à côté de Tahaa Tiva. Christian ne la voyait pas et n’a jamais voulu nous croire … Et bien, là, on la voit et de près. C’est la bouée d’une “Long Line”, une ligne de pêche intensive d’un kilomètre de long avec plus de mille hameçons dessus. “Moins pire” qu’un filet flottant pour la faune mais pas terrible non plus. En attendant, le propriétaire a pêché un cata de vingt et quelques tonnes, belle prise. Ou dois-je soupçonner Luké d’avoir tenté de pêcher d’un seul coup mille poissons ? Prétentieux, va… Que faire ? La ligne s’est prise dans les deux hélices, et nous a simplement bloqué. Notre allure était modérée – la nuit, on ralentit-, donc pas de soucis pour le moment. Mais si le vent se lève et que ça force ? Il faut se dégager de ce piège. Luké tombe les voiles. Cas de conscience : c’est un outil de travail pour les pêcheurs. Mais nous, c’est notre maison et peut-être notre vie. Si la ligne, devenue lourde, si le vent, devenu fort, font que le poids tire trop, il y a un risque que les hélices s’arrachent et qu’une voie d’eau se fasse. Un risque que nous ne prendront pas. Tant pis. A une heure du matin, armés du crochet et du couteau à pain (depuis que Ben a plongé de nuit à Sainte Lucie pour nous dégager d’un cordage pris dans l’hélice, nous savons que le meilleur couteau dans ce cas est le couteau à pain de Mouni!), bien sanglé pour éviter toute chute intempestive à la mer, nous coupons le cordage qui nous relie à la bouée, et à la ligne. Enfin, Luké, à quatre pattes sur la jupe arrière, cisaille. Et nous libère. Pas de dommage, on repart doucement dans le vent de la nuit. Avec une pensée pour notre ami Dominique Sérafini qui milite contre la pêche intensive et aurait applaudi certainement.
05-24-3lecture Journée mitigée, le vent est capricieux et les vagues aussi : la célèbre longue houle du Pacifique s’installe, pas désagréable. Ce soir, gâteau banane –le stock commence à mûrir- filet de boeuf-pommes sautées pour Monsieur et riz complet pour Madame dont l’estomac est encore fragile.
Avant de se coucher, nous admirons la fameuse “Milky Way” dont les marins qui traversent parlent tant. La nuit, le plancton remontant des fonds froids s’illumine dès qu’on le heurte. Et le sillage des bateaux devient une trainée laiteuse et phosphorescente. Magnifique.

 Mercredi 25 mai
Nuit peuplée ! Et oui, les nuits se succèdent et ne se ressemblent pas. Une chance. J’ai lu et veillé jusqu’à 11h. Mer calme, nuit silencieuse. A 1h du matin, j’entends une discussion. “!?!”…  Luké papote avec le capitaine d’un chalut qui passe! Quelques échanges de civilités “Es de Panama?”, “ No, soy de Ecuador, y tu?”, “Soy un velero Frances con mi esposa”,  “Buenas noches, amigos”. Et le calme revient. Jusqu’au suivant une heure après. Qui passe et se dirige vers l’Equateur lui aussi. Vers 4h, il me semble apercevoir une lueur sur l’horizon. Mais je me méfie, je connais ma tendance à prendre les étoiles pour des lumières de bateaux. Sinon, on est tombé sur le seul nid de chalut du coin qui rentre à la maison.
Réveil à 9h. Enfin, la pendule indique 9h. Nous suivons les consignes du GPS et avançons les aiguilles au fur et à mesure. Mais même d’une heure ou deux, ça perturbe. Le soir, nous trouvions que les jours s’allongeaient. Ah, ah, elle est bien bonne… Le soleil au niveau de l’équateur est réglé comme du papier à musique: lever 6h du matin, coucher à 6h du soir. Enfin, selon le lieu cela peut être officiellement 7h! Nous étions entrain d’inventer l’heure d’été sur Pacifique. Bon, les choses sont rentrées dans l’ordre. bien qu’en vérité on s’en fiche un peu. Et Jeanne est contente car les croquettes arrivent plus tôt.
Le capitaine ne peut résister à une petite grillade de poisson frais. Il jette sa canne. S’allonge et s’endort. Et un beau thon bleu s’accroche pour le repas du soir. Simple non, la pêche, ici ?
    05-24-2 Thon bleu

Jeudi 26 mai 2011
Le vent tombe, le vent revient, le vent s’arrête… Le Capitaine tourne les voiles, affine le jeu, râle, injurie Eole. Une partie de la journée s’est déjà écoulée. On avance, certes pas au rythme d’enfer espéré mais on avance au moins tranquillement ! Et à choisir… Rencontre furtive d’une tortue Luth flottant entre deux eaux. Le temps ralentit … J’ai fini de lire “Le pacte des Assassins” de Max Gallo. Ce membre éminent de l’Académie Française a produit une liste de bouquins impressionnante, allant des documentaires aux livres historiques en passant par des biographies et même un conte pour enfant. Je fus impressionnée, moi qui n’avait jamais rien lu de cet auteur. Le grand intérêt des “échanges de livres” entre bateaux est qu’on ne choisit ses lectures que de façon très restreinte voire pas du tout. Si on a 3 livres à échanger, et bien on prend les 3 de l’autre sans rechigner, sauf si on les a déjà  lu ou si c’est un Guy des Cars. J’ai ainsi hérité du Gallo. Historique, indéniable, certainement véridique, mais peut-être un peu trop pilonnage sur le communisme de Staline qui n’a pas besoin de ça pour être mort et enterré (et le Communisme Stalinien et Staline). Le rapprochement (de l’auteur et hélas de la réalité historique) entre le fascisme et le communisme soviétique met mal à l’aise. Bon, Gallo est un Gaulliste pur jus, bien pressé, ce n’est pourtant pas ça qui a fait que je n’ai pas trop accroché sauf aux faits historiques. Tous pourris les politiques, les hommes de pouvoir, d’accord, mais là ça atteint des sommets nauséeux… Pour me remonter je suis plongée depuis dans “L’histoire de Pi”, savoureuse fable romancée sur le périple d’un adolescent rescapé du naufrage d’un cargo, dérivant pendant 300 jours dans un canot de sauvetage avec Richard Parker, un magnifique Tigre du Bengale venant du zoo de son père. Peut-être pas les circonstances idéales pour lire une histoire de naufrage mais il y a un tel optimisme, une telle fraicheur et une bonne dose d’humour qu’après les horreurs inimaginables que relate Gallo, et bien, ça requinque ! Et puis moi, dès qu’il y a une histoire de bestioles, je craque. Luké a aimé aussi, un tigre en bateau, ce n’est pas courant.
Parlant bestioles, après la pluie de calmars sur le pont, nous avons eu l’attaque en règle des poissons volants. Il s’en est abattu toute une garnison sur les trampolines. Le soir, au moment où je me trouvais dans la salle de bain, hublot ouvert, une énorme libellule a jailli de la nuit. Un boucan pire qu’Evinrude, la libellule de “Bernard et Bianca”. Une libellule en pleine mer ? J’ai vite compris quand j’ai vu la pluie d’écailles irisées voler autour de moi. Et senti l’odeur de la sardine. En plein Pacifique, il y a UN hublot de 40cM par 20cm d’ouvert, et c’est par là que le demeuré du groupe a décidé de passer pour aller de l’autre côté du cata. C’est bien ma chance, j’ai remis délicatement l’idiot du village à l’eau, les ailes frémissantes et la gueule en biais, et nettoyé la salle de bain au vinaigre. Pour l’odeur.

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Le soir, ce sera crevettes Thaï au lait de coco et curry vert. doux et piquant. Sur lit de coquillettes parce que la Capitaine commence à regarder le riz d’un sale œil.

Vendredi 27 mai 2011
“JOYEUX ANNIVERSAIRE, BEN!”. Il y a 28 ans, je produisais ma plus belle œuvre. Oui, je peux le dire sans crainte. Avec beaucoup de défauts pour compenser de grandes qualités. Ouf! Sinon, comme dit si bien mon père, on aurait pu le mettre sous cloche, ce qui serait dommage. Un petit garçon qui ressemblait au Petit Prince, puis un garçon qui préférait Donald le gaffeur à Mickey le bon modèle et gendre idéal. Déjà, nous aurions du nous douter que sa personnalité ne serait pas dans le style d’une “occupation bourgeoise de la famille” comme on “occupe bourgeoisement” un appartement en location. Il n’occupe d’ailleurs rien bourgeoisement, travaille au Vietnam dans le côté artistique des jeux vidéos (qu’il déteste bien sûr, ce serait trop facile) et frétille comme un nem bien croustillant depuis qu’il campe en appart-hôtel à Saigon. Après avoir donné à Emmaüs tout ce qu’il y avait acheté pour s’installer en France 4 ans avant. Mais d’où lui vient cette bougeotte et ce besoin de vivre à l’étranger?
P1010288 Pour fêter ça, Paëlla. Mais pas n’importe quelle Paëlla: Paëlla acrobatique! Bien sûr tout a commencé au moment où je faisais  roussir oignons et ail, bien campée devant la cuisinière. Le vent a forci d’un coup, la vitesse aussi et la Belle a commencé a s’agiter en tous sens. Voilà : le Cirque Pinder était dans nos murs. Avec l’acrobate vedette de la troupe, celle qui d’une main blondit le riz, de l’autre prépare le bouillon aux épices, de la troisième retient la poêle qui a une furieuse envie de se faire la Belle (ah, et oui, il y a un moment que je ne m’étais pas laissé aller…) avec le riz et le poulet, compagnons de fugue. Et d’une quatrième main experte fait sauter les crevettes qui viendront couronner ce plat transpacifique de belle facture. Parlant facture, le prix sera, le lendemain, de l’huile un peu partout autour de la gazinière. Luké a nettoyé sans râler car la ventrée de délicieuse Paëlla (même si elle ne valait pas celle de ma maman ni celle de notre amie Marie-Jo, experte par hérédité) lui a laissé un souvenir ému.
La nuit a été agitée. Pourquoi toujours les nuits ? Le vent s’est levé vers 9h avec des pointes à 30 nœuds. La Belle agitait prestement son popotin de vague en vague, avec des retombées un peu lourdes dues à une surcharge pondérale certaine. Luké a dormi sur le pont par bribes de 20mn, passant son temps à arranger les voiles, tirer sur les cordages, ajuster le pilote. Une saine occupation de capitaine. Heureusement, je me suis réveillée fraiche comme une truite à 2H30 pour finir “L’histoire de Pi” et il a pu se coucher!
La journée s’est déroulée sur le même mode mais en mineur. Le vent ne fait plus que 19 à 21 nœuds et la Belle frétille du croupion à 6, 7 voire 8 nœuds dans les envolées. Ce qui donne une sensation de saute-moutons assez peu agréable, associée à un bruit infernal de vent, vagues , de cordages qui claquent et de craquements sinistres du bateau. Après “Belle Antille” en acier (très) lourd, j’ai eu du mal à me faire aux gémissements tout à fait normaux des bateaux en bois !!! Si je ne savais pas que les coques ont plus de deux centimètres d’épaisseur, conférant à notre grosse dondon une sécurité indéniable, je me ferais du soucis. Je pense à certains voiliers de ma connaissance où le plastique est si fin qu’à contre-jour on peut voir les ombres des occupants à l’intérieur…

Samedi 28 mai
Journée splendide. D’abord, le confort est devenu idéal. La Belle glisse harmonieusement sur la Pacifique, en souplesse, laissant un beau sillage d’écume s’étirer derrière elle. Le tangage est modéré, sans à-coups, le vent oscille entre 15 et 20 nœuds, et nous filons entre 8 et 10 nœuds de vitesse. Autant dire que le Capitaine, vu le poids de son destrier, est content de la performance ! De joie, il ne se tient plus et décide de jeter sa canne à l’eau. Enfin, juste la ligne et l’hameçon. Quelques minutes après, une belle Coryphène mâle, une de celles qui ont volé les couleurs de l’arc-en-ciel, a croqué le beau rapala “Poulpito” (un truc à la fois hideux et superbe, une sorte de poulpe en caoutchouc tout mou, tremblant, couleur rose fluo: à se demander si les poissons voient les couleurs, car un poulpe rose fluo, même après Tchernobyl…). Ramené prestement sur la jupe arrière, le  Capitaine appelle la photographe officielle. Cadrage de la belle prise. “Plus haut, qu’on voit bien comme elle est belle”. Plus haut, plus haut… Et hop, un coup de queue plus fort que les autres et il s’est fait, lui, vraiment, la belle! On l’admire et le remercie pour la photo. Il mérite de vivre, l’animal!
DSCF6812 Un peu plus d’un mètre, jolie prise… mais pas pour nous !
P1010295  Ensuite, notre pêcheur prendra trois jeunes Coryphènes, remise à l’eau après photo souvenir.
P1010296  En espérant que ça leur serve de leçon, la prochaine qu’elles verront un Poulpito Rose fluo se balader en pleine océan, elles se méfieront!
Pour se changer les idées, Luké prépare un magnifique pain. Bien gonflé, aéré, un délice. Ce soir, œufs au plat pour se lécher les babines et les doigts…

Dimanche 29 mai 2011
Jour de la fête des mères en France. C’est ce que j’ai calculé. Au Panama, c’était il y a 15 jours. Au Vietnam, c’était début mai (j’ai reçu un mail de Ben me le souhaitant “en retard” ? Bon, en retard pour le Vietnam mais en avance pour la France!). Je sais que c’est le dimanche entourant son anniversaire. Donc, on envoie les mails à nos mères ! Et j’en reçois un de Saigon. Tout le monde est content: merci Inmarsat, ce téléphone est une merveille! Grâce à ce nouveau téléphone satellite, nous sommes en contact avec la famille, très important, et pour eux et pour nous. Et aussi avec les bateaux qui voyagent en même temps que nous. Pour le moral, ça fait un bien fou de recevoir de petits mots de l’un ou l’autre, de savoir qu’ils sont par là, si ce n’est très près, pas trop loin ! Hier, nous avons ainsi reçu un mail de Galilea, un cata avec un jeune couple et deux fillettes. Leur safran s’est cassé, ils ont du mal à garder le cap. Nous avons eu ce problème il y a quelques temps, et Luké lui conseille ce que nous faisions: se servir du moteur de l’autre coque pour appuyer le cap. Il n’y pas de voie d’eau et c’est l’essentiel. Nous nous sommes fait un peu de soucis au début. Kappa, cata de course est très en avant. Tahaa Tiva est plus près mais plus lent. Nous sommes plus rapide mais nous sommes partis largement les derniers. Ouf, bonnes nouvelles, pas de danger pour la petite famille. On souffle. Sieste pour tous.
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Et préparation du … couscous spécial “Fête des Mères” ! Plat national en France selon les sondages, et plat de fête en particulier dans la famille. Oui, j’entends déjà… Mais ils ne pensent qu’à braffralouner sur ce cata ! Non, non. Mais les nourritures terrestres occupent une part non négligeable de notre quotidien. Avec bien sûr les nourritures spirituelles, cela va sans dire. Mais bon… On aime bien manger et manger bien ! Et puis, il faut aussi l’avouer, flottant au milieu du Pacifique pour au moins 15 à 20 jours, ça occupe ! Pas de grivoiseries, s’il vous plait, des enfants peuvent nous lire. Donc, Couscous Poulet. Oui, mais. Pas vraiment de légumes chez l’épicier ce matin. Ce sera Couscous poulet-carottes-poivrons-pommes de terre. Un pur délice car le Raz-el-hanout, c’est celui que mon beau-frère Georges est allé nous chercher spécialement au Marché Arabe de Montpellier, le meilleur marché bien sûr ! Merci Georges !
Ce soir, fin de la première semaine “TRANSPACIFIQUE”. Sacrifions au rite du Journal Maritime avec quelques chiffres qui ne diront absolument rien à ceux qui ne s’intéressent pas aux côtés techniques de la navigation, mais qui vont emplir d’aise le marin qui sommeille au fond de certains de mes lecteurs.
Problème:
Cadence journalière entre 130 et 175 miles nautiques ( un mile nautique =1,851 km)
Moyenne de la semaine 148,5 miles, soit 6,18 nœuds à l’heure.
Distance parcourue de 891 miles soit 1649 km; plus que la France…
Questions:
1) Combien de temps faudrait-il à Belle de Lune pour aller de Palavas, son port d’attache (c’est elle…) à Paris, en passant par l’autoroute (vu sa largeur, c’est mieux) ?
2) Belle de Lune pourrait-elle courir le Tour de France ?
3) Connaissant la vitesse sidérante (du verbe sidérer, “pétrifier d’étonnement”) de Belle de Lune, son parcours et la distance parcourue en une semaine, calculez le degré de plaisir que le Capitaine et son vaillant équipage a ressenti en voguant sur les flots saphirs du Pacifique ?



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